J'ai six abonnements streaming et je regarde Thalassa en replay : le grand gâchis numérique à la française
C'est une scène qui se répète chaque soir dans des millions de foyers français. Il est 21h30. Le canapé est chaud. La télécommande est en main. Et là commence le grand scroll du néant : Netflix, Amazon, Disney+, retour sur Netflix, coup d'œil sur Apple TV+, retour sur Amazon, et finalement... France 2 en replay, parce qu'il y avait un documentaire sur les dauphins qui avait l'air sympa.
Le tout pour la modique somme de 47,93 € prélevés automatiquement chaque mois. Bienvenue dans l'abonnement-isme, la religion du XXIe siècle.
Le moment où tout a dérapé
Tout a commencé innocemment. Netflix, d'abord — « juste pour regarder Stranger Things ». Puis Amazon Prime, parce que la livraison en un jour, ça valait bien 6 euros de plus par mois. Puis Disney+, à cause des enfants. Puis Canal+, parce qu'il y avait une offre à 9,99 € pendant six mois et qu'on s'est dit qu'on résiliait après — spoiler : on n'a pas résilié.
Et puis il y a eu ce soir de décembre où, dans un état de semi-somnolence post-raclette, on a cliqué sur une pub pour une plateforme dont le nom ressemble vaguement à un médicament contre le rhume. Cinq euros par mois. Essai gratuit un mois. On a rentré le numéro de carte. On a regardé vingt minutes d'un film islandais sous-titré en polonais. On n'est jamais retourné sur la plateforme. Le prélèvement, lui, est toujours là.
Statistiques entièrement fictives mais terriblement vraisemblables
Selon une étude que nous avons complètement inventée mais qui semble parfaitement plausible, voici les chiffres de l'utilisation du streaming en France :
- Temps moyen passé à scroller avant de choisir quelque chose : 23 minutes.
- Pourcentage de films ajoutés à « Ma liste » qui ne seront jamais regardés : 94 %.
- Nombre de fois où on a relu le synopsis d'une série trois fois sans se décider : 7 par soirée.
- Probabilité de finir sur YouTube à regarder des compilations de chutes en vélo : 67 %.
- Taux de Français ayant déjà dit « je l'ai vu mais je me souviens plus » pour éviter de regarder quelque chose : 81 %.
- Pourcentage d'abonnés ayant résilié Netflix pour se réabonner trois semaines plus tard : 43 %.
Ces données sont fausses. Mais vous vous êtes reconnu dans au moins quatre d'entre elles.
La paralysie du choix, ou pourquoi l'abondance tue la décision
Le paradoxe du streaming est cruel : plus on a de contenu, moins on regarde de choses. Les économistes appellent ça la « paralysie du choix ». Les psychologues parlent d'« anxiété décisionnelle ». Nous, on appelle ça « passer vingt minutes à lire des bandes-annonces pour finir sur M6 parce qu'ils rediffusent Koh-Lanta ».
Le problème avec Netflix, c'est qu'il y a trop de trucs. Des séries coréennes primées aux Oscars, des documentaires sur des tueurs en série danois, des comédies romantiques portugaises, des anime japonais que personne ne comprend mais que tout le monde prétend avoir regardé. Face à cette offre pléthorique, le cerveau français — déjà épuisé par une journée de réunions inutiles et de métro bondé — rend les armes.
Résultat : on regarde Le Bureau des Légendes pour la troisième fois. C'est bien. C'est connu. C'est rassurant. C'est exactement le contraire de ce pour quoi on paie un abonnement.
Le jeu des abonnements oubliés
Il existe en France un sport national méconnu mais pratiqué par des millions de personnes : découvrir sur son relevé bancaire un prélèvement d'une plateforme dont on avait oublié l'existence. Le processus se déroule toujours de la même façon.
Première étape : la confusion. « C'est quoi, StreamVox ? » Deuxième étape : la recherche sur Google. Troisième étape : la reconnaissance. « Ah oui, c'est ce truc avec des films d'arts martiaux... » Quatrième étape : la résignation. « Bon, je résilie le mois prochain. » Cinquième étape : oublier de résilier. Sixième étape : répéter le cycle dans trois mois.
Selon nos statistiques toujours aussi fictives, le Français moyen paie en ce moment pour au moins un service numérique dont il a oublié l'existence. Ce service a prélevé en silence, tous les mois, depuis une date qu'on ne retrouverait qu'en fouillant dans des emails de 2021.
Le retour du service public, grand vainqueur inattendu
Il y a quelque chose de profondément comique — et peut-être de rassurant — dans le fait que, malgré cet arsenal de plateformes payantes aux algorithmes sophistiqués et aux budgets de production astronomiques, France Télévisions reste la grande gagnante du temps de cerveau disponible français.
France 3 le dimanche soir. Arte le mercredi. France 5 pour un documentaire sur les abeilles à 16h30. Tout ça, gratuit, financé par la redevance — pardon, par la contribution à l'audiovisuel public — et regardé avec une fidélité touchante par des gens qui paient par ailleurs 14,99 € par mois pour une plateforme qu'ils n'ouvrent plus depuis le mois de mars.
C'est beau, finalement. C'est même un peu révolutionnaire. Dans un monde de sur-consommation numérique, le Français résiste. Pas par principe, pas par militantisme. Juste parce que le documentaire sur les phares bretons de France 2 était vraiment bien, et que de toute façon, la série dont tout le monde parle sur Netflix, elle sera encore là demain.
La bonne résolution qu'on ne prendra pas
À ce stade, vous vous dites peut-être qu'il faudrait faire le ménage. Résilier les trucs inutiles. Garder un seul abonnement, maximum deux. Être raisonnable.
Ne faites pas ça.
D'abord parce que vous allez oublier. Ensuite parce que la semaine prochaine sort la nouvelle saison d'une série dont tout le monde parle, et elle est sur la plateforme que vous vouliez justement résilier. Et enfin parce que, soyons honnêtes, ces 47 euros mensuels vous achètent quelque chose d'inestimable : la possibilité théorique de regarder n'importe quoi, n'importe quand.
Même si, dans les faits, vous allez encore regarder Thalassa.
Et franchement ? Thalassa, c'est très bien.