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Faire la queue en France : une épreuve existentielle que Sartre n'aurait pas osé imaginer

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Faire la queue en France : une épreuve existentielle que Sartre n'aurait pas osé imaginer

Il est 9h17 un samedi matin. Devant la boulangerie du quartier, une file d'attente s'étire sur le trottoir. Cinq personnes. Cinq. Pas cinquante, pas cinq cents : cinq. Et pourtant, le monsieur en troisième position soupire déjà comme si on lui demandait de traverser la Sibérie à pied, en tongs, en plein mois de janvier. Bienvenue en France, pays des droits de l'homme et de l'impatience chronique.

La file d'attente : une offense personnelle déguisée en corvée collective

Il faut comprendre une chose fondamentale : pour un Français, faire la queue n'est jamais un acte neutre. C'est une déclaration de guerre. Pas contre la personne devant lui — encore que — mais contre le principe même de devoir attendre. Car attendre, c'est subir. Et subir, pour un citoyen héritier de la Révolution française, c'est inacceptable.

La psychologie de l'attente à la française se déroule en plusieurs phases bien identifiables. D'abord, le déni : « Ah non, quand même, c'est long. » Prononcé à voix haute, pour personne en particulier, mais clairement pour tout le monde. Ensuite vient la surveillance active : les yeux qui scrutent la caisse avec une intensité qu'on ne réserverait normalement qu'à un suspect dans une série policière. Puis la solidarité stratégique : un regard complice échangé avec le voisin de queue, comme pour former une coalition silencieuse contre l'ennemi commun qu'est la caissière qui n'a pas encore ouvert la deuxième caisse.

Le soupir : arme de destruction massive made in France

Si la France devait exporter une seule chose à l'international — en dehors du fromage et de la mauvaise humeur assumée — ce serait le soupir d'impatience. Ce son mi-soufflé mi-gémissant qui dit tout sans rien dire. Il existe une gamme complète, qu'on pourrait presque noter sur une portée musicale :

Ce dernier cas mérite d'ailleurs un paragraphe entier, car il génère l'un des dilemmes les plus profonds de la vie moderne française : faut-il changer de file ? Changer, c'est risquer de se retrouver bloqué encore plus longtemps. Ne pas changer, c'est rester dans une file maudite en regardant les autres avancer avec une sérénité qu'on leur envie sincèrement. Pascal lui-même n'avait pas anticipé ce pari-là.

Une question de philosophie, vraiment

Riez si vous voulez, mais l'aversion française pour les files d'attente a des racines philosophiques sérieuses. La devise nationale, c'est Liberté, Égalité, Fraternité — dans cet ordre. Et la liberté, elle passe en premier. Or, attendre son tour, c'est accepter une contrainte imposée par les circonstances. C'est dire : « Je ne suis pas le plus important. » Et ça, culturellement, ça passe très, très mal.

Les Anglo-Saxons, eux, font la queue avec une résignation presque sereine, voire joyeuse. En Grande-Bretagne, il paraît qu'on forme des files d'attente spontanées pour des choses qui n'en nécessitent même pas. Les Japonais, eux, y voient un acte de civisme presque méditatif. En France ? On y voit une injustice.

« Pourquoi lui avant moi ? » La question est rhétorique, bien sûr. Lui est arrivé avant. C'est logique. Mais la logique n'a jamais vraiment consolé personne devant une boulangerie un samedi matin.

Les grandes manœuvres d'esquive

Face à cette épreuve, le Français a développé des stratégies d'évitement dignes d'un manuel d'art militaire :

La technique du « j'avais juste une question » : s'approcher du comptoir sous prétexte d'une requête rapide, histoire de gratter quelques places sans en avoir l'air. Efficacité : variable. Taux de détection par la file : 100 %.

La fausse urgence téléphonique : décrocher son téléphone en regardant l'écran avec une expression grave, comme si une affaire d'État venait de surgir. But réel : paraître occupé et important pendant l'attente, et éventuellement justifier un départ anticipé si la file ne bouge pas.

Le commentaire météorologique : entamer une conversation avec le voisin de queue sur un sujet totalement hors-sujet — la pluie, le prix de l'essence, la dernière réforme — pour faire passer le temps en donnant l'illusion qu'on n'attend pas vraiment.

Et si c'était ça, le charme ?

Paradoxalement, il faut admettre que cette relation tumultueuse avec l'attente fait partie du folklore national au même titre que le Tour de France ou la grève de la SNCF. La file d'attente française est un théâtre à ciel ouvert où chacun joue son rôle avec une conviction totale : l'impatient chronique, la dame qui demande le prix de chaque article un par un, le type qui fouille dans son portefeuille après qu'on lui a annoncé le total, et bien sûr, l'œil qui tue, ce regard laser que seul un Français sait lancer avec autant de précision chirurgicale.

Alors oui, attendre en France est une expérience unique. Inconfortable, légèrement surjouée, parfois franchement épuisante. Mais quelque part, dans ce grand désordre impatient, il y a quelque chose de profondément vivant. Quelque chose qui dit : nous sommes là, nous existons, et nous n'avons vraiment pas que ça à faire.

Sartre avait dit que l'enfer, c'est les autres. Il avait visiblement oublié de préciser : surtout quand ils sont devant vous à la boulangerie.

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