Deux bises, trois bises, ou la fuite : le grand malentendu facial de la politesse française
Il y a des moments dans la vie où l'on mesure à quel point la civilisation française est, au fond, profondément chaotique. Pas lors des grèves de la SNCF, pas lors du premier tour des élections, non. C'est au moment précis où deux personnes s'approchent l'une de l'autre pour se faire la bise que tout bascule. Ce rite ancestral, censé incarner la chaleur latine et la convivialité gauloise, se transforme trop souvent en une collision aérienne évitée de justesse, suivie d'un silence gêné que même un diplomate de l'ONU ne saurait combler.
La milliseconde fatale
Tout commence dans ce bref instant suspendu — appelons-le la milliseconde fatale — où les deux protagonistes calculent simultanément et à toute vitesse : Combien de bises ? On commence à gauche ou à droite ? Est-ce qu'on se connaît assez pour y aller franchement ou on fait le truc timide du coin de lèvre sur l'air ?
Ce calcul mental, digne d'un algorithme de navigation spatiale, doit s'effectuer en moins d'une seconde. Et comme les deux parties font ce calcul en même temps, de manière totalement indépendante, le résultat ressemble souvent moins à une salutation qu'à une tentative de bisou raté entre deux pingouins légèrement alcoolisés.
Le pire scénario — celui que tout Français a vécu au moins une fois dans sa vie et tente d'oublier — c'est le choc frontal. Le fameux moment où, par un alignement cosmique malheureux, les deux têtes partent du même côté. Le nez contre le nez. Parfois les lèvres. Un silence de deux secondes qui dure, subjectivement, environ quarante-cinq minutes. Et puis le grand classique : « Ha ha, désolé ! » suivi d'un rire nerveux qui n'abuse personne.
La carte de France des bisous : un enfer géographique
Pour ne rien arranger, la France a décidé, dans sa grande sagesse républicaine, de ne pas s'entendre sur le nombre de bises à pratiquer. Il existe des cartes — de vraies cartes, élaborées par de vrais chercheurs qui auraient pu guérir des maladies mais ont préféré cartographier les bisous — qui montrent les variations régionales. Et c'est vertigineux.
En Île-de-France, deux bises suffisent. Dans certaines régions du Centre, on monte à trois. Dans le Nord et en Bretagne, on peut aller jusqu'à quatre. Et dans quelques zones rurales non identifiées, des témoins rapportent avoir échangé cinq bises avec un inconnu lors d'une vente de garage, sans jamais comprendre pourquoi.
Imaginez maintenant la situation d'un Parisien débarquant dans la belle-famille normande pour la première fois. Il arrive confiant, deux bises en stock, prêt à briller socialement. Sauf que Tatie Huguette attend la troisième. Le Parisien se redresse, convaincu d'avoir fini. Tatie Huguette se penche à nouveau. Incompréhension mutuelle. Malaise général. Et le voilà qui repart avec le statut permanent de « le gars de Paris qui fait la bise comme un robot ».
Les variantes avancées du bisou social
Mais la bise ne se résume pas à un simple comptage. Il existe toute une taxonomie de styles qu'il convient de maîtriser pour ne pas finir classé « socialement dangereux » par votre entourage.
La bise sonore : celle qui claque comme un coup de fouet. Pratiquée principalement par les tantes et les grands-mères, elle laisse une rougeur sur la joue et parfois un léger acouphène.
La bise fantôme : à peine un effleurement d'air chaud près de l'oreille. Très utilisée en milieu professionnel parisien, elle dit clairement : je vous respecte suffisamment pour ne pas vous toucher.
La bise avec bruit de bouche : le « mwah » assumé. Réservé aux proches, aux amis de longue date, et aux gens qui ne savent pas encore qu'ils ont passé l'âge de faire ça en réunion de travail.
La bise évitée : l'art suprême. Tendre la main au bon moment, avec suffisamment de conviction pour que l'autre abandonne sa trajectoire bisouteuse. Nécessite un timing parfait et des années d'entraînement. Souvent pratiquée depuis le Covid avec une aisance nouvelle et bienvenue.
Le Covid : parenthèse bénie ou traumatisme supplémentaire ?
Parlons-en, du Covid. Pour beaucoup de Français, la période de distanciation sociale a représenté une sorte de vacances mentales inespérées. Plus besoin de calculer quoi que ce soit : on saluait de loin, on agitait la main, on se souriait derrière le masque. Simple, efficace, universel.
Puis le déconfinement est arrivé, et avec lui la grande question existentielle : reprend-on la bise ? Les Français se sont retrouvés dans un état de flottement inédit, à mi-chemin entre l'ancien monde (les joues) et le nouveau (les coudes, le signe de tête, le regard bienveillant). Certains ont opté pour le coude avec une conviction sincère. D'autres ont tenté de revenir à la bise dès l'été 2020, comme si de rien n'était, provoquant des retraits de visage en panique chez leurs interlocuteurs.
Aujourd'hui encore, la bise reste un terrain miné. On hésite, on jauge, on regarde l'autre pour décoder ses intentions. Finalement, l'épidémie n'a pas vraiment résolu le problème de la bise française — elle lui a juste ajouté une couche d'anxiété sanitaire supplémentaire.
Survivre à la bise : quelques conseils non officiels
Puisque nous sommes un média sérieux — enfin, presque —, voici quelques recommandations pratiques pour traverser l'épreuve de la bise avec un minimum de dignité.
Premièrement, observez avant d'agir. Si vous arrivez dans un groupe, regardez comment les autres se saluent. Comptez les bises. Adaptez-vous. Vous n'êtes pas un pionnier, vous êtes un touriste social.
Deuxièmement, en cas de doute, laissez l'autre décider. Penchez légèrement la tête, souriez, et suivez le mouvement. Vous perdrez peut-être en virilité ou en assertivité, mais vous éviterez le choc nasal.
Troisièmement, ne commentez jamais un raté. Si les lèvres se frôlent là où elles n'auraient pas dû, la seule réponse acceptable est de continuer à parler comme si rien ne s'était passé. Toute référence à l'incident doit être punie par la loi.
Et enfin, quatrièmement : acceptez l'imperfection. La bise française est imparfaite, maladroite, incohérente selon les régions et les personnes. Mais c'est précisément ce qui en fait un marqueur culturel absolument unique. Aucun autre pays au monde ne génère autant de micro-drames sociaux avec deux centimètres carrés de joue.
Alors la prochaine fois que vous vous retrouverez nez à nez avec un inconnu dans un couloir de bureau, souvenez-vous : vous ne faites pas juste la bise. Vous participez à un rituel national millénaire, chaotique, irrationnel et totalement magnifique. Bonne chance.